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L'orientalisme : une invention des Grecs ?

Responsable : Dominique Lenfant

Présentation

Né au XIXe siècle, le mot « orientalisme » a d’abord servi à désigner, d’une part, un secteur des sciences humaines reposant sur l’étude des langues et civilisations orientales (du monde arabe au Japon), d’autre part, un courant artistique figurant des sujets situés en « Orient » (principalement l’Afrique du Nord et l’empire ottoman). C’est avec la publication en 1978 de l’Orientalism d’Edward Said que le terme a pris une connotation et un sens nouveaux. Dans cet essai polémique devenu fameux, l’auteur entendait dénoncer la manière dont les Occidentaux de l’époque moderne (avant tout les puissances coloniales française et britannique) avaient représenté l’Orient (arabo-musulman) selon des stéréotypes dégradants qui les opposaient à eux-mêmes et visaient à légitimer les ambitions coloniales et impérialistes de leurs États. L’orientalisme désignait ainsi non plus (seulement) une science ou une tendance artistique, mais une idéologie impérialiste qui avait modelé la notion d’Orient, construction mentale faite de caricature et de clichés et contribuant à assurer la domination de l’Occident.

Si Said se référait principalement aux discours français et britanniques des XVIIIe et XIXe siècles, il lui arrivait de faire remonter à l’Antiquité grecque ce processus de construction de l’image de l’Orient comme image inversée et malveillante de l’Occident. Mais ce sont surtout des spécialistes de l’Antiquité qui lui ont emboîté le pas, car, depuis près de 25 ans, des interprètes de la littérature grecque et des historiens de l’empire perse achéménide n’ont pas manqué d’appliquer cette grille interprétative aux écrits de la Grèce antique. Or, si la théorie d’Edward Said est aussi controversée qu’influente s’agissant de l’époque moderne, son application à l’interprétation des représentations antiques n’a guère été remise en cause et s’est même imposée chez beaucoup comme une évidence.

Pourtant, la démonstration reste à faire. Il est certain que l’imagerie grecque des Perses présente à première vue de solides analogies avec l’imagerie « occidentale » de « l’Orient » moderne, d’abord, parce qu’elle domine les sources, tout comme le font souvent les récits occidentaux sur l’empire ottoman, ensuite, parce qu’elle présente divers clichés similaires, relatifs, par exemple, au roi tout à la fois despotique et fragile, sans compter que l‘on a pu comparer, dans le domaine des pratiques, les « perseries » aux turqueries. Reste à savoir si de telles analogies sont ou non superficielles, si elles dominent le tableau, si elles témoignent d’un invariant ou d’un héritage et si la qualification des représentations antiques comme orientalistes est pertinente, voire avantageuse ou, au contraire, fallacieuse, si ce n’est inadéquate. L’enjeu d’une telle recherche n’est pas seulement comparatiste ou terminologique, mais aussi historique et historiographique, car les analogies entre représentations cachent souvent de sérieuses différences de signification (les nombreux eunuques du récit de Ctésias ne sont pas, comme ceux de Montesquieu, des gardiens de harem qui terrorisent les femmes et dont la mutilation symbolise les fondements du pouvoir despotique. cf. Histos, 6, 2012, p. 291-2). Or de telles différences sont le plus souvent négligées par l’effet de purs présupposés, qui conduisent à projeter dans l’Antiquité des interprétations d’un autre temps (« Des eunuques dans la tragédie grecque. L’orientalisme antique à l’épreuve des textes », Erga-Logoi 1/2, 2013, p. 7-30).

L’objectif de ce programme est d’analyser à nouveaux frais les représentations antiques de l’Est méditerranéen, en les confrontant aux thèmes censés illustrer l’orientalisme moderne, mais en veillant à historiciser ces représentations. On se concentrera sur quelques thèmes essentiels, dont on étudiera l’évolution et le sens contextuel à différentes époques, celle des Perses achéménides, des Parthes et des Sassanides, dont Grecs et Romains furent les contemporains. On observera ce faisant la part des analogies et filiations, mais aussi celle des projections anachroniques tant dans la littérature ancienne que dans l’historiographie moderne.

Les participants se réunissent à un rythme régulier. Les premières réunions de travail ont été consacrées en 2013 à un état des lieux critique des études existantes et à une réflexion de fond sur la problématique d’ensemble. Depuis lors, deux réunions annuelles sont consacrées à des études thématiques et chronologiques qui font intervenir et dialoguer participants réguliers et collaborateurs extérieurs, étudiants et chercheurs confirmés (spécialistes de l’Antiquité, mais aussi de l’orientalisme moderne).

Participants réguliers

Enseignants-chercheurs : Agnès Arbo (maître de conférences habilitée de littérature latine à l’université de Strasbourg), Cécile Bertand-Dagenbach (professeur de littérature latine à l’université de Nancy), Pascale Giovannelli-Jouanna (maître de conférences de langue et de littérature grecques à l’université de Lyon III), Dominique Lenfant (professeur d’histoire grecque à l’université de Strasbourg), Charlotte Lerouge-Cohen (maître de conférences d’histoire grecque à l’université de Paris X-Nanterre), Maria Teresa Schettino (professeur d’histoire romaine à l’université de Mulhouse).

Docteurs, doctorants et autres étudiants : Marcel Botéma, Fabrice Bouzid-Adler, Geoffrey Gillig, Adèle Haberkorn, Ophélie Lécuyer, Francesco Mari, Yannick Muller, Chaïma Sadeyen.

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