Archimède 8. 2021. Dossier 2. Polémiques, traditions et identités : réflexions autour des Discours contre les juifs et les judaïsants de Jean Chrysostome


Résumé

Dans son Histoire de l'antisémitisme, Léon Poliakov qualifie les Discours contre les juifs de Jean Chrysostome (vers 347-407) de « diatribes d'une violence inimaginable » censées illustrer l'« antisémitisme théologique » des Pères de l'Église. Cette analyse prend cependant insuffisamment en compte la tradition, ou plutôt les traditions qui irriguent ces textes du Père antiochien. Ainsi, s'ils sont d'abord imprégnés par la tradition de la polémique antijudaïque, qui marque la littérature chrétienne depuis ses débuts, les textes de Jean Chrysostome se placent aussi dans la tradition de la rhétorique païenne véhiculée dans l'enseignement qu'ont reçu les auteurs chrétiens du IVe siècle. Cette tradition littéraire et son exigence de clarté et d'usage raisonné des sentiments ont été pour notre auteur des outils précieux pour faire valoir son point de vue au sein de la cité d'Antioche, alors marquée par une vie religieuse intense et troublée. Reconsidérer et réévaluer ces deux traditions au sein de l'œuvre de Jean Chrysostome, c'est redonner à ces textes leur signification réelle : la contribution d'un prêtre antiochien à la construction d'une identité chrétienne. Replacer les Discours contre les juifs dans le contexte de leur élaboration et dans la chaîne ininterrompue des traditions dont ils sont tributaires permet donc d'en faire non pas la preuve d'un « antisémitisme théologique », comme le disait Poliakov, mais un témoignage d'une réflexion intense et vivante sur l'identité chrétienne à la fin de l'Antiquité.

Mots-clés : Jean Chrysostome, polémique antijudaïque, rhétorique antique, christianisme, Antiquité tardive

Abstract

Title: Polemics, traditions and identities : reflections on John Chrysostom’s Discourses against Judaizing Christians

In his History of Antisemitism, Léon Poliakov describes John Chrysostom's Discourses against Judaizing Christians as « invectives of unbelievable violence » showing the « theological antisemitism » of the Fathers of the Church. However, Poliakov seems to ignore the literary traditions which influenced Chrysostom's Discourses. So, while they paid a tribute to the anti-Judaic polemical tradition which had characterized Christian literature since its beginning, the Discourses also depended on the pagan rhetorical tradition, which was conveyed in the teaching received by 4th-century Christian writers. This literary tradition, emphasizing the importance of clarity and reasonable use of passions, was to Chrysostom a powerful way to promote his point of view in the turbulent and violent religious context of Antioch. Thanks to the reconsideration of both of these traditions, we can bring to light what the real meaning of Chrysostom’s discourses is: they were an Antiochean priest’s contribution to the construction of a Christian identity. Therefore, if we study the context of the Discourses' elaboration and place them in the uninterrupted chain of the tradition, we can demonstrate these texts do not attest to « theological antisemitism », as Poliakov said, but are an intensive and vivid reflexion about Christian identity in Late Antiquity.

Keywords: John Chrysostom, anti-Judaic polemics, ancient rhetoric, Christianism, Late Antiquity.